PS et MR sont à nouveau les meilleurs ennemis du monde

Dans le giron francophone, PS et MR se querellent depuis des décennies et chacun semble y trouver son compte, alors qu’ils sont presque condamnés à gouverner ensemble. À un peu plus d’un an des élections, les tensions sont vives, au point de faire vaciller des gouvernements. Mais il s’agit avant tout de positionnements politiques. Pour que chacun vote en connaissance de cause, au moment crucial. Beaucoup de bruit pour rien ?

Dans l’actu : les échanges d’amabilités entre le MR et le PS ont duré tout le week-end.

  • Comme souvent, l’étincelle est venue de Georges-Louis Bouchez, président du MR, qui s’est fendu de plusieurs tweets offensifs durant tout le week-end. Au fédéral, sa cible était Pierre-Yves Dermargne (PS), le ministre de l’Emploi, à qui il reproche de ne pas réformer assez en profondeur.
  • Ce dimanche, ce dernier s’est félicité « d’un niveau de taux d’emploi inédit sur le marché du travail” de 72,3 %, à la fin de l’année dernière. On est encore très loin de l’objectif avoué de la Vivaldi de 80% de taux d’emploi, en 2030, mais c’est un pas dans la bonne direction, semble indiquer le ministre socialiste.
  • La question de savoir si sa politique est à l’origine de ces meilleurs chiffres est légitime. En effet, 2021 et 2022 ont été de très bons crus en termes de création d’emplois, avec près de 200.000 emplois créés.
  • Purement conjoncturel, estime Bouchez : « C’est grâce au vieillissement de la population qui améliore ce taux mécaniquement… mais il n’y a aucune réforme. La Belgique reste parmi les 5 pays européens avec le plus faible taux d’emploi. C’est dingue de se réjouir de chiffres peu favorables et d’une ‘amélioration’ purement mécanique. »
  • Un peu plus tard, le président du MR précise son propos, en montrant que l’écart entre la moyenne européenne et la Belgique se creuse : « Comment se réjouir des chiffres de l’emploi belges ? Depuis Dermagne, l’écart avec la moyenne européenne s’est accru ! Notre amélioration est purement conjoncturelle comme le montre ce graphique. Enfin, selon le Comité de monitoring, on sera à 74% en 2030 alors que l’objectif est de 80 ! »

Quelques éléments de fact checking : les critiques sont-elles fondées ?

  • Tout d’abord, une première réforme du travail a déjà eu lieu, le fameux jobs deal, en juin dernier, qui ouvrait la voie, entre autres, à une semaine de 4 jours, et qui rendait plus flexible le travail du soir et de nuit dans l’e-commerce. Une réforme jugée à l’époque insuffisante par de nombreux économistes, dont Stijn Baert, professeur d’économie à l’UGent, toujours très critique vis-à-vis de la Vivaldi.
  • Hier, ce dernier réagissait lui aussi à la sortie du ministre de l’Emploi : « Il est absurde que Pierre-Yves Dermagne se félicite des nouveaux chiffres du taux d’emploi. L’écart avec la moyenne de l’Union européenne s’est en effet creusé depuis le début de la législature sous la Vivaldi. Le ministre pourrait-il citer une mesure qu’il a prise et qui a sérieusement contribué à l’amélioration de la situation ?”
  • Il est vrai de dire que le taux d’emploi en Belgique est un des plus faibles de l’UE, selon les chiffres d’Eurostat. Tout comme il est vrai de constater que le taux d’emploi ne s’améliore pas par rapport à la moyenne de l’UE.
  • Et il est vrai de dire que toute l’UE profite d’une situation conjoncturelle favorable – reprise post-covid et mesures de soutien des gouvernements – avec un taux de chômage historiquement bas. Enfin, le nombre de départs à la retraite des baby-boomers gonfle mécaniquement le taux d’emploi des 20-64 ans, c’est une réalité mathématique.
  • En outre, on reste très loin des taux d’emploi de plus de 80% des Pays-Bas et de l’Allemagne, mais le ministre Dermagne a raison de préciser que la comparaison a ses limites : dans ces deux pays voisins, il existe plus d’emplois à temps partiel qui sont repris dans les statistiques, 35% en moyenne contre 25% en Belgique.
  • Toutefois, récemment, le Bureau fédéral du plan a lancé ses prévisions pour les années à venir. La création d’emplois devrait ralentir : la période 2023-2028 devrait voir 235.900 emplois supplémentaires, ce qui porterait le taux d’emploi à 74,4% d’ici 2028. Encore très loin de 80 % donc. Le Comité de monitoring fait des observations similaires.
Bureau fédéral du plan.

Au fédéral : le MR dresse un ultimatum.

  • Sur le plateau de VTM, dimanche, Bouchez en a remis une couche, alors que la Vivaldi est en plain conclave budgétaire : « Si nous ne réformons pas d’abord les retraites et le marché du travail, nous ne ferons pas de réforme fiscale », visant ainsi les ministres PS Karine Lalieux et Pierre-Yves Dermagne, qui détiennent ces deux portefeuilles, mais aussi le ministre des Finances, Vincent Van Peteghem (cd&v), et finalement le Premier ministre, Alexander De Croo (Open VLD).
  • Dans Le Soir, la veille, le président du MR épinglait le manque d’ambitions des socialistes : « Ça sert à quoi un ministre de l’Emploi qui ne veut pas réformer le marché du travail ? Il fait quoi de ses journées, Pierre-Yves Dermagne ? »
  • Sur RTL-TVi, ce dimanche, Karine Lalieux a répliqué : « Il devrait se calmer. Ce sont des propos inquiétants de la part d’un partenaire de majorité qui nomme des ministres de la sorte. C’est irrespectueux et condescendant. Cela marque surtout une fébrilité, une faiblesse dans le chef de Georges-Louis Bouchez, car les socialistes marquent la politique de ce gouvernement. »
  • Qu’on se le dise, entre le PS et le MR, la campagne est définitivement lancée. Toujours sur RTL-TVi, le président des socialistes, Paul Magnette, a pris pour cible les libéraux : « Le MR est un parti de droite qui n’obtient aucun résultat actuellement. Ils rêvent de gouverner avec la NVA. Ils rêvent de refaire une régression sociale, de l’austérité, un gel des salaires, des sauts d’index. Avec le PS, ils ne savent pas appliquer ce programme. »
  • Bien entendu, vous savez qui lui a répondu : « Le mensonge est le dernier argument de ceux qui n’en ont plus. Quand on est président d’un parti qui dirige des régions depuis 70 ans les rendant les plus pauvres du pays, c’est assez exquis. Aussi, avec le PS, on aurait abandonné le nucléaire, appauvrissant le pays », s’est fendu GLB.

Le contexte : la Vivaldi a entamé son conclave budgétaire.

  • Bouchez aboie souvent, mais mord-il pour autant ? Plusieurs partenaires de la coalition Vivaldi sont en fait d’accord avec l’analyse du PS : Bouchez en fait des caisses sur les réseaux sociaux, mais la réalité serait tout autre. Car « à la table, le MR dit exactement le contraire de ce que Bouchez déclare », confirment plusieurs sources, dont des libéraux.
  • En effet, le vice-premier ministre MR, David Clarinval, a déjà déclaré ce dimanche lors du conclave budgétaire au sein du kern que « des efforts supplémentaires pour 2023 et 2024 étaient difficiles ». C’est pourtant un clou sur lequel Bouchez aime bien taper : la réduction des dépenses.
  • En réalité, le MR s’en tient à une ligne qu’il a d’ailleurs toujours tenue, au niveau fédéral : la seule préoccupation tourne toujours autour de la fiscalité, et de l’interdiction de tout nouvel impôt. Mais le budget en lui-même ? « Celui-ci n’est jamais une préoccupation, en fin de compte, pour le MR », résume un initié. « En ce sens, Bouchez n’a pas tort. En Belgique francophone, personne ne se soucie du budget ».
  • Mais en même temps, les partenaires de la coalition soulignent que « c’est fatigant de travailler » de cette manière, avec tout ce théâtre. Le Premier ministre, lui, réagit de manière assez classique : les chiens aboient, la caravane de la Vivaldi passe.
  • « L’atmosphère n’était certainement pas mauvaise, nous avons eu de bonnes discussions initiales et nous avons discuté du rapport du comité de monitoring », a indiqué un participant. La bonne nouvelle est arrivée : le déficit a diminué de 6 milliards, grâce à toutes sortes d’effets conjoncturels, de la baisse de l’inflation à celle des prix de l’énergie, en passant par la réduction des dépenses de sécurité sociale.
  • La pression retombe immédiatement : les libéraux ne veulent pas de nouveaux impôts ou de nouvelles dépenses, les socialistes ne veulent pas de nouvelles économies. Il est donc presque inévitable que le consensus se fasse sur le fait qu’il ne se passera rien ou pas grand-chose. « Du côté de Vooruit, ils veulent aller de l’avant : Frank Vandenbroucke (Vooruit) est conscient qu’il faut encore faire quelque chose. Mais au PS, c’est vraiment une autre histoire », souligne un acteur libéral.
  • « Il faut voir comment gérer les inévitables dépenses supplémentaires : l’asile, mais aussi le revenu d’intégration supplémentaire des Ukrainiens, et la guerre contre la drogue, qui fait des trous dans le budget », entend-on en même temps. Une discussion qui ne fera pas la grande différence dans les chiffres.
  • En fait, les réelles discussions ont été soigneusement repoussées après les vacances de Pâques : ce n’est qu’à ce moment-là que la Vivaldi discutera des dossiers chauds. Bref, il n’y aura pas de big bang pour le mois de mars, que ce soit sur l’emploi, la réforme fiscale ou les retraites.

En fédération Wallonie-Bruxelles, où MR et PS gouvernent ensemble, on parle de majorité alternative.

  • Ça sent la fin de législature : le gouvernement fédéral tangue, mais tient bon pour le moment. Le gouvernement flamand est sorti blessé d’une sérieuse crise, tandis que le gouvernement bruxellois est toujours dans l’impasse concernant le dossier de la friche Josaphat qui oppose ici le PS à Ecolo. Mais c’est bien au sein du gouvernement de la fédération Wallonie-Bruxelles que le bateau prend l’eau.
  • Dans un dossier a priori anodin, mais qui oppose PS et MR à couteaux tirés : le déploiement d’un master de médecine à Mons. Le dossier est d’autant plus émotionnel qu’il a comme décors une région que le président du MR connait fort bien.
  • Le MR défend sa ligne via la ministre de l’Enseignement supérieur, Valérie Glatigny : pas de sous-localisme qui rendrait le master en médecine plus cher en dispersant les ressources. La Fédération Wallonie-Bruxelles, en crise financière, ne peut pas se le permettre, tel est l’argument.
  • Le PS voit dans la création de ce nouveau pôle, le moyen d’implanter des futurs médecins dans les déserts médicaux, en permettant de développer une région qui en a grandement besoin. Ce, malgré la limitation du nombre de numéros Inamis, qui, elle, ne changera pas.
  • Nous ne trancherons pas ici ces questions. Mais Paul Magnette a jeté un immense pavé dans la marre : « S’il le faut, on votera le Master en médecine de l’UMons avec une majorité alternative au Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Pour des raisons que personne ne comprend, le président du MR, a décidé tout seul et a envie de bloquer le développement du Hainaut où il y a des déserts médicaux. Je ne l’accepterai pas. »
  • Dans La Libre, une source socialiste abonde dans le sens de son président : « L’unanimité au PS est totale dans ce dossier. On ira jusqu’au bout. On se prépare à une majorité alternative, sans le MR, même si ce n’est pas cela que l’on souhaite. Les prochains jours seront décisifs. » À commencer par une réunion, ce lundi, entre les membres du gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles.
  • Dans ce dossier-ci, Bouchez tentait déjà la semaine dernière de calmer le jeu : « Les majorités alternatives ne sont jamais une bonne idée. Je m’y suis toujours refusé. Une majorité alternative sur la suppression de la sortie du nucléaire serait absurde par exemple. J’invite au calme, sang froid et travail au sein des majorités gouvernementales. »
  • La politique garde ses mystères : après tant de tensions entre le PS et le MR, tout au long de la législature, qui aurait pu prédire qu’un simple master en médecine, pour quelques étudiants, pourrait faire tomber le premier gouvernement dans notre pays ?
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